de passage sur Tokyo

La peau est cette membrane sensible, interface entre le corps et son environnement. Plus particulièrement la paume des mains et la plante des pieds, peau sans poils, peau sensible qui appréhende le monde.
La bipédie est le mode humain d’occupation des espaces. Leroi Gourhan avançait que tout avait commencé par les pieds, libérateurs des mains et du cerveau. Les pieds sont les points de contact avec le sol. Ils captent et transmettent au reste du corps différentes informations concernant l’inclinaison, les textures et la température du sol. Cette hyper sensibilité utile assure notre maintien notre tenue. La peau des pieds est sensible à condition que l’homme évolue pieds nus, conduite proscrite dans la plupart des endroits publics. La définition du dedans et du dehors, du privé et du public, trouve son expression dans la norme du vêtement, de la parure comme protection et embellissement. Le va-nu-pieds est cette figure marginale, qui ne respecte pas cette exigence sociale.
La société japonaise est sans doute parmi celles qui tiennent le plus au respect de cette distinction entre l’intérieur et l’extérieur, entre le pied chaussé dehors et déchaussé dans la maison. Un séjour à Tokyo a été l’occasion de constater la relation particulière des Japonais quant aux espaces et aux flux de circulation contraints dans les rues, les transports en commun, les parcs. J’ai cherché à perturber ce système en m’immobilisant, pieds nus, au milieu de la rue devant le palais impérial. La volonté première était de m’entretenir longuement et directement avec la surface du sol par la peau qui me supporte, et ainsi empreindre cette dernière des motifs du parterre.
S’arrêter de marcher dans l’espace public, apparemment sans raison, et se déchausser, c’est suspendre le cours des activités pour éprouver l’endroit dans sa chair, prendre racine. Je pense à Lautréamont qui, dans un de ses chants, décrit la fusion de son corps immobile avec la nature, les plantes et les animaux. Mon poids appliqué par les pieds a déformé ma peau et y a fait migré les dessins du sol. Cette production de tracés en creux a nécessité un certain temps, tout comme leur dissipation. C’est ce second moment qui est capté par la vidéo. Le pied, comme sur le seuil de la marche, est relevé et repose sur sa pointe, exposant ainsi la peau marquée qui retrouve peu à peu son aspect initial. Cette position est très douloureuse pour les deux pieds, surtout pour celui qui reste en appui et supporte presque tout le poids du corps. Cette immobilité, c’est l’attente du corps, l’épreuve du corps qui se reforme, retrouve sa nudité, son identité. À la moitié de la vidéo, alors que le dessin semble disparaître, le sens de lecture s’inverse, refaisant jouer l’apparition. La vidéo est diffusée en boucle, la marche reste interdite.